Administration publique : La récréation continue !

29 Nov, 2006

Trop de mots pour illustrer les faiblesses de l’administration publique guinéenne. Qui se nomment absentéisme, déficit de perfectionnement des agents, bas salaires. Malgré tout, nombre de chômeurs font de l’emploi dans le secteur public, un pari à gagner vaille que vaille. Sans doute parce qu’ils remarquent que ceux qui y sont ne crèvent pas, à force de faire dans la débrouillardise pour joindre les deux bouts. Comment s’en sortent-ils ? Pour tout dire comment fonctionne notre administration ? Un saut dans l’arène a été nécessaire.

Pour l’emprunter à un célèbre opposant de la place, l’administration guinéenne est un étouffoir de compétences. En tout cas pour beaucoup, en son sein, un éleveur de poulets peut devenir haut cadre des TP, si un médecin n’abandonne tout simplement ses seringues pour se reconvertir en un commis des finances. Pour dire qu’on peut tout essayer, et la chance fera le reste. A commencer par le salaire qui ne vaut pratiquement plus rien, mais qui peut garantir bien d’autres manœuvres forcément intéressées. Quand on n’est pas dans les secrets du patron, on est le plus souvent exposé à ses foudres. Le contraire, on n’a rien à craindre. L’administration selon certains agents, est un abreuvoir, il faut savoir s’y prendre.

M. Diakité est enseignant dans un lycée de la place. Son salaire ne couvre qu’une infime partie de ses charges. Une aide reçue de son neveu résident à l’étranger lui procure une voiture. Il boude son poste pour sous-traiter son emploi avec un jeune diplômé à la recherche de son premier job. A qui il cède une partie de son salaire. En accord bien sûr avec son chef d’établissement. Et les résultats n’ont pas tardé. « Depuis six ans, je suis dans le transport qui m’a permis d’avoir un logement. Sinon je serais toujours en location avec ma famille », témoigne-t-il. Avant de regretter qu’en Guinée, faute de plan de carrière pour les fonctionnaires, les banques n’invertissent pas dans les logements hypothécaires, comme cela se voit ailleurs.

M. Kanta lui, a dû tenter sa chance dans un projet financé par la Banque Mondiale , en prenant la précaution de mettre en réserve la fonction publique, au cas où. Sait-on jamais ! « Le jour où l’Etat sera incapable de payer sa contrepartie, toute chose qui pourrait amener le projet à rendre l’âme, je retournerai à cette administration que je considère comme un acquis important malgré ses difficultés ».

Mme Bangoura elle, est haut fonctionnaire de l’Etat. Débrouillarde malgré tout. « Mon salaire ne couvre même pas mes frais de toilette. Il m’a fallu approcher les ONG pour retrouver un peu de sérénité. Car c’est grâce aux frais de mes différentes missions, que j’ai pu épargner quelques sous qui m’ont permis d’élever un mur sur mon chantier». Commentaire d’un acteur de la société civile à ce sujet : « L’intérêt des cadres pour les ONG a des motivations complexes. En effet, pour piloter ces organisations, il faut l’instruction mais aussi et surtout l’expérience. Où trouver les hommes qui répondent à ce profil, si ce n’est dans l’administration publique ? La Guinée est un pays à fort taux d’analphabétisme et l’histoire du secteur privé ici est très récente. Lorsqu’on y ajoute le bas salaire dans le public, le risque devient assez grand pour que la crème de ce secteur soit tentée par des ONG qui sont de loin les mieux rémunératrices ». Quelle ambiance ! En tout cas, ce sauve-qui-peut a poussé d’autres à jeter leur dévolu sur la culture de la terre. « Cela fait une dizaine d’années que je n’achète pas de riz au marché », déclare M. Boiro, même s’il reconnaît volontiers avoir bénéficié de l’appui d’un de ses enfants vivant à l’étranger qui lui a transféré de l’argent, afin qu’il se prenne en charge. Même nos secrétaires de direction n’échappent pas à la règle désormais établie. L’une d’elles qui a requis l’anonymat nous a fait la confidence. « Une camarade qui a déjà expérimenté la méthode m’a conseillé d’aller contracter une dette équivalente à douze mois de salaires avec intérêts pour le créancier, afin de l’investir dans une entreprise de commerce.

Pour le remboursement, mon créancier n’a qu’à ouvrir son compte pour qu’on y vide mon salaire pendant 15 mois. Ce que j’ai fait avec le résultat qui me soulage aujourd’hui. Je tiens un petit commerce à Madina, je partage mon temps entre le bureau et cette activité ».
Nos médecins aussi. Le phénomène du double, parfois du triple emploi, est fréquent dans le secteur de la santé plus que partout ailleurs. Ainsi nombre d’héritiers d’Hippocrate ont quelque deux à trois heures seulement à passer dans les établissements de soins publics, le reste de leur temps étant partagé entre l’université où ils bossent comme extra-muros et les cliniques privées qui leur rapportent gros. « Mon frère, nous n’avons pas le choix, puisqu’il faut vivre après tout, les gars ne font qu’aggraver la situation ».

Quid de nos amis enseignants ? C’est un pied dans le public, un autre dans le privé. La plupart d’entre eux sont dans des demeures familiales pour dispenser des cours de révision s’ils ne sont pas reconvertis, l’autre moitié de la journée, en gérants de télé centre, de bars café ou des bureaux de location de chaises et bâches, pour des cérémonies sociales .


Sotigui Kaba

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