Lansana Kouyaté, Premier ministre

" Nos points de vue ont été respectés et pris en compte. "

12 Feb, 2008

A la tête d’une importante délégation guinéenne au 10ème Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, le Premier ministre, Lansana Kouyaté nous parle ici des résultats de cette rencontre panafricaine au cours de laquelle la voix de notre pays a été entendue et prise en compte.

Que peut-on retenir de ce 10ème sommet des chefs d’Etat et de gouvernement ?

Je pense que ce sommet avait un but précis. C’était qu’il soit entièrement dédié au débat sur la formation d’un Exécutif continental. Malheureusement ou heureusement, je ne saurai juger, les ministres de l’Industrie s’étaient déjà réunis en Afrique du Sud pour s’accorder sur le fait que le développement industriel soit le thème principal de cette année. Qu’à cela ne tienne, parce que l’un peut ne pas exclure l’autre. Au contraire, les deux débats se rejoignent quelque part. Mais ce que j’ai trouvé regrettable, c’est le fait de commencer le débat sur l’industrialisation.

Ce n’est le premier débat. En effet, j’ai participé, dans mes précédentes fonctions, à plusieurs débats sur l’industrialisation de l’Afrique. Tout ce qui a été fait autour de ce sujet, c’est-à-dire les obstacles qui font que l’Afrique ne s’industrialise pas sont des obstacles bien connus depuis très longtemps. En Afrique, nous avons des valeurs communes qui sont d’abord historiques. Parce qu’on le veille ou pas, on a tous plus au moins subi la colonisation. Voilà donc une valeur historique, une géographie, une psychologie qui nous unit. Il y a aussi la psychologie, la mentalité africaine.
Quand vous prenez toutes ces valeurs abstraites, vous trouverez qu’il y a quand même un lien et une valeur concrète à savoir le sous développement. La pauvreté, le manque d’électricité… ça se vit partout. Actuellement, l’Afrique du Sud est en pleine crise d’électricité malgré les investissements qui ont été faits. Mais tant qu’on n’a pas mis en adéquation la croissance démographique, les besoins d’industrialisation et l’investissement dans le secteur de l’électricité, il y aura toujours ce déficit. Quel est le pays capable, seul, de se tirer d’affaire ? Il n’ y a en pas. Pour que ce continent s’en sorte, il faut réussir un développement horizontal. On est condamné à nous développer ensemble.

Etes-vous satisfait des résultats de ce 10ème sommet des chefs d’Etat et de gouvernement ?

Les résultats de ce 10ème sommet sont en deçà de ce que j’espérais. Mais ils ont dissipé ma crainte parce qu’on est venu à cette réunion avec beaucoup d’appréhensions. Certains pensaient que nous n’allions même pas pouvoir discuter de la mise en place d’un gouvernement continental, tellement les positions étaient figées. Mais quelque part, le Conseil Exécutif n’a pas eu le temps d’examiner le rapport du Comité ministériel. Et le rapport d’audit n’a pas pu être examiné par les ministres.

Tout cela nous a mis dans une situation où il était nécessaire de décider. Les chefs d’Etat et de gouvernement ont décidé que le comité des dix, au niveau ministériel, soit au niveau des chefs d’Etat. Ce comité des dix existe déjà à ce niveau. D’ici à la prochaine session du sommet de l’Union africaine, au mois de juillet, ces chefs d’Etat doivent venir avec, cette fois-ci, des indications bien précises.

Considérez-vous, quand même, que des avancées ont été enregistrées par rapport au sommet d’Accra ?

Honnêtement, non ! Ce n’est qu’une répétition. Je rappelle que le sommet d’Accra avait décidé de former un comité des cinq pour la mise en place d’un gouvernement continental. Nous venons au présent sommet, mais les ministres ne parviennent pas à s’entendre et décident de renvoyer le sujet aux chefs d’Etat. C’est comme une sorte de ping-pong entre les ministres et les chefs d’Etat. Je souhaite que les chefs d’Etat qui sont promus à cette tâche puissent se décider en fonction de ce qui s’est passé à Accra et Addis-Abeba. Sinon, il n’y a pas eu de changement fondamental.
C’est le même texte d’Accra qu’on a mis devant nous, les termes de référence, d’identification des valeurs communes africaines, la description d’une structure et le chronogramme d’application. Ce sont les mêmes termes de référence à tel point qu’au cours de cette session, j’ai dû me proposer que les chefs d’Etat n’aillent plus de ces termes de référence détaillés. Mais qu’ils ne prennent que deux questions. Quelle sera la structure continentale comme base des Etats-Unis ? Et quel en serait le délai d’application ?

Que les chefs d’Etat ne prennent plus le temps sur l’étude du contexte sociopolitique, les valeurs partagées etc. Pour moi, le plus important, c’est qu’en juillet, qu’ils nous donnent les domaines de concentration avec lesquels on peut avoir une autorité continentale, à qui on donnerait plein pouvoir. Parce que tout est lié aussi à cela. Mettons les plus belles structures, mais si nous ne donnons pas de pouvoirs de décisions, de contrainte, d’application des textes à ces institutions, ça ne servira à rien. En Europe, le président de la Commission est investi de tous les pouvoirs et on le respecte en tant que tel. En Afrique, ce n’est pas évident.

Parlez-nous des résultas de vos différents entretiens avec notamment Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, Faure Gnassingbé, le président Togolais et Guillaume Soro, le Premier ministre ivoirien ?

Il y a eu bien de rencontres où la presse n’était pas conviée. D’abord, la réunion de CEN-SAD pour l’harmonisation des points de vue de ses membres sur le sommet. Autrement dit, savoir exactement quelle est notre position dès lors que nous formons une entité. En clair, nous avons proposé de défendre les bases d’une structure continentale. Au niveau de la CEN-SAD , nous avons décidé que le Conseil exécutif, uniquement composé des ministres des Affaires étrangères, soit élargi à d’autres secteurs à identifier comme l’Education, la Santé , l’Agriculture, les Mines. Ainsi, chaque secteur serait représenté. Il y aurait un président du Conseil qui serait en rapport avec les Chefs d’Etat. C’est une proposition qui reste valable et qui fera partie des discussions des Chefs d’Etat de la CEN-SAD en juillet prochain.
Lors de notre rencontre, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon a exprimé la satisfaction de son institution pour ce qui est en train de se passer en Guinée, la conduite des affaires aussi bien dans le domaine économique et social que dans le domaine du processus électoral.

Avec Guillaume Soro, le Premier ministre ivoirien, nous avons discuté de tout ce qu’il y a comme avancées en Côte d’Ivoire. Parce que ce sujet aussi m’intéresse. Il m’a donné les détails de tout ce qui était en train de se passer là-bas. Il souhaite même que certains responsables de la sous- régions y compris moi, venions à Abidjan pour donner un petit coup de pouce pour le renforcement de la paix dans son pays.

Quel développement concret donnez-vous au slogan ‘’Afrique aux Africains’’ ?

Moi, je me méfie toujours des grands slogans. ‘’L’Afrique aux Africains’’ c’est bien, mais très souvent, ceux qui le clament fort, ne l’appliquent pas. On a des compétences qu’on n’exploite pas. L’Afrique devrait aller aux Africains. Mais à condition que nous ne développerons pas tout seul. Que le slogan, ‘’l’Afrique aux Africains’’, n’ait aucune connotation révolutionnaire au moment où le monde devient global.
En plus, qu’on fasse confiance aux Africains. Une fois que la ressource humaine est formée, qu’elle soit employée à bon escient. Il n’y a pas mille secrets au transfert de technologies. Comme je le dis toujours : Ayez un Etat stable, un système judiciaire performant qui inspire la confiance et ayez une éducation solide. Je ne parle même pas des universitaires mais d’une main d’œuvre qualifiée.

Quand vous avez les trois, tout le reste vient. Puisqu’on dit souvent qu’il faut l’électricité, l’électricité, c’est un investissement. Le privé n’investira pas dans l’électricité quand il sait que ses droits fondamentaux ne sont pas réunis. On demande des routes, mais la route, c’est un investissement qui répond aux problèmes fondamentaux. Mais le fondamental, c’est l’éducation. Les pays qui n’ont même pas changé de régime politique tels que la Chine et le Vietnam reçoivent le maximum d’investissements, parce que les conditions pour le développement existent dans ces pays : la stabilité et un système de protection des investissements par le système judiciaire. Ils ont aussi une main d’œuvre qualifiée.

Au cours de ce sommet, le nouveau président de la Commission de l’U.A a été élu. Avez-vous un mot à dire sur cette élection ?

Cette élection est purement structurelle. Le président de la Commission devait être choisi. Notre frère Jean Ping que la Guinée a soutenu a été élu. Vous vous souviendrez que le président El Hadj Oumar Bongo a envoyé à son homologue, le Président Lansana Conté, une délégation de haut niveau pour demander notre soutien. Le chef de l’Etat m’avait ordonné à le faire et nous l’avons fait. C’était le bon choix. Jean Ping a gagné et j’en suis heureux pour lui, pour son pays et pour le continent parce que c’est un homme de grande valeur qui a fait ses preuves au Gabon, en Afrique et aux Nations Unies.

Quel bilan faites-vous de la participation guinéenne à ce sommet d’Addis-Abeba ?

Nous y avons participé depuis la session du comité des représentants jusqu’à la réunion du Conseil Exécutif au niveau des ministres, et bien naturellement, en finissant par le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement. Je donne une bonne appréciation parce que d’abord, nous avons été là. Nos chaises n’ont pas été vides. Ce qui constitue parfois un moment de honte pour les Etats, c’est qu’au moment décisif, on constate que vous n’êtes pas à jour dans les comptes.
Donc, vous n’avez pas droit à la parole, au vote. L’élection du nouveau président de la commission s’est opérée au moment où certains, n’étant pas à jour, ont été interdits de voter. Ce sont des moments d’anxiété pour les Chefs de délégation et les délégations. Mais moi, je n’étais pas inquiet parce que je savais que la Guinée était à jour.

En plus de cela, notre participation a été très active. Nos points de vue ont été respectés et pris en compte. Je crois que c’est tout ce qu’un Etat cherche. Il s’agit de ramener la Guinée à son rang d’antan. C’est un combat qui passe par la conviction que la Guinée a apporté à ce continent et que nous n’avons plus aucun complexe à nous faire là-dessus. Notre voix doit être entendue. C’est ce que nous avons essayé de faire ici.


Propos recueillis à Addis-Abéba par Maséco Condé

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