Quelques jours après sa prise de fonction à la présidence du Conseil National de la Communication, M. Tibou Kamara nous a accordé, le vendredi 07 mars dernier, une interview dans son bureau. L’ancien Administrateur généralf de L’Observateur et ancien Président de l’AGEPI parle de ses priorités, des reformes envisagées au CNC, de la Convention collective des journalistes, de ses nouvelles relations avec Lansana Kouyaté, et bien d’autres sujets d’intérêt. Lisez !
Le Diplomate : Qu’est-ce que cela vous fait d’être président d’une institution comme le CNC ?
Tibou Kamara : C’est un sentiment de responsabilité de présider aux destinées d’une institution dont le rôle me parait essentiel dans le cadre de la démocratie en général, et dans la régulation des médias dans notre pays en particulier. Sentiment de responsabilité dans la mesure où, je prends la tête du CNC à un moment où l’institution est confrontée à un certain nombre de défis aussi ardus les uns que les autres.
Dont le moindre n’est pas de faire connaître et respecter le CNC. Sentiment de responsabilité encore, dans la mesure où, il me faut par des résultats, des actes, et très rapidement, justifier la haute estime et la confiance que le Président de la République a placée en ma modeste personne. Et à travers ma modeste personne, toute une génération pour essayer d’apporter un souffle nouveau à une institution qui, tant bien que mal, a fonctionné jusque maintenant. Mais qui a besoin quand même d’accompagner les mutations formidables intervenues dans la presse.
Je pense donc qu’autant de charges et de défis, nécessairement, est un sentiment de responsabilité. Cependant, je garde l’espoir et la foi qu’avec la détermination et un sens élevé du partage de responsabilité avec mes collaborateurs, la mission qui m’est confiée n’est pas impossible.
Est-ce que, selon vous, c’est un test que de nommer un jeune de 35 ans aux commandes du CNC ?
Je pense que c’est un signal très fort que le Président a voulu envoyer en direction de la jeunesse de ce pays. Ce signal est d’autant plus important qu’il intervient à un moment où, cette jeunesse, dans sa grande majorité aspire au bien-être matériel et moral, à un moment où nombre de jeunes sont tentés par l’aventure, à la recherche d’un idéal dont on pense qu’il ne se trouve pas sur place. Je pense donc que cette nomination est un signe d’espoir aussi pour cette jeunesse guinéenne qui se sent désormais investie de la confiance du Chef de l’Etat, et qui aussi, appréhende le sens de la responsabilité qu’elle peut assumer dans la gestion de notre Etat, de notre Administration.
De ce point de vue, ça me parait beaucoup plus un signal qu’un test. Et je crois que ce signal sera positif, puisque beaucoup d’autres jeunes vont essayer de mériter par leur effort, leur talent, leur valeur intrinsèque, la confiance du Président dans d’autres fonctions et charges pourquoi pas.
Dans votre allocution de prise de fonction, vous avez parlé d’assainissement dans la presse. Comment vous allez vous y prendre ?
Moi je suis heureux que l’assainissement soit un vœu commun aussi bien aux professionnels des médias qu’aux acteurs de la vie nationale en général et même les citoyens tout court. Puisque, une partie de la presse guinéenne s’est distinguée ces derniers temps par certaines offenses, mais aussi par une espèce de bataille rangée, si vous voulez, entre confrères. Tout cela peut être mis sur le compte de l’apprentissage et des excès naturellement inhérents à cet apprentissage.
Mais je pense que le temps de la maturité pour la presse a sonné, parce qu’on ne peut être un éternel enfant. Je pense donc qu’il est du devoir de chacun, c’est un effort à faire, j’en conviens, d’essayer de coller à l’actualité mais de combler les attentes. Puisque cette presse a tout de même beaucoup de mérite, elle a contribué dans une large mesure à l’éveil de consciences dans notre pays et à l’œuvre démocratique. Mais elle s’est illustrée hélas ! aussi parfois, – heureusement que ce sont des cas isolés et minoritaires-, par des cas de violations de l’éthique et de la déontologie de la profession de journaliste.
Et quand je parle d’assainissement, ce sont ces pratiques là que je dénonce essentiellement, et que je pense, pourraient être corrigées même pas par la voie de la répression, mais par un dialogue et une concertation, parce que j’ai confiance au sens de la responsabilité des uns et des autres. Et je sais qu’il y a une volonté chez tout le monde de mûrir et de se montrer plus responsable dans un métier qui est devenu important et sensible. Et dans un rôle qui est celui du journaliste qui n’échappe plus à personne du point de vue de son importance et de la sensibilité sur la marche de l’Etat et de la société dans son ensemble.
Il y a aussi une question essentielle que vous avez évoquée dans votre discours. C’est celle qui est relative à la Convention collective que beaucoup de journalistes attendent avec impatience.
Je pense qu’aujourd’hui, la précarité dans la presse, tout le monde en convient, est une des sources essentielles de la vulnérabilité des journalistes. Si les journalistes ne bénéficient pas d’un traitement meilleur, si leurs préoccupations ne sont pas prises en compte, bref, si on ne garantit pas une certaine indépendance matérielle et une sécurité professionnelle, il est évident que la tentation devient plus importante et plus grande.
Tout ce qui peut donc encourager à encadrer matériellement et moralement les journalistes pour qu’ils exercent en toute conscience, leur responsabilité. Il est évident que le CNC facilitera énormément cette tâche en accompagnant ces efforts et ces actions, et c’est dans ce cadre que s’inscrit naturellement la Convention collective. Et comme j’ai inscrit prioritairement à l’ordre du jour, de rencontrer toutes les associations de presse, je suis convaincu que c’est un sujet que nous allons aborder ensemble, et que si nous nous donnons la main, il n’y a pas de doute qu’avec un effort de la part de chacun, on aboutira très vite à travers aussi bien cette Convention collective que d’autres initiatives, à améliorer substantiellement le cadre de vie et de travail de l’ensemble des professionnels.
En tout cas, c’est un vœu que je voudrais défendre et partager avec chaque journaliste et chaque patron de presse dans le pays.
Vous semblez donc placer votre mandat sous le signe de la rupture et de l’innovation. Peut-on aller plus en profondeur dans les détails ?
Déjà, il faut que le CNC soit dans la légalité, je serai tenté de dire, puisque, comme vous le savez, la plupart des membres actuels du CNC ont un mandat qui est arrivé à expiration. Il y a déjà pas mal de temps. Vous savez, même la présidence du CNC est restée vacante un peu plus d’un an. Je crois que la nomination du président du CNC est un début de normalisation qu’il faut poursuivre par le renouvellement du mandat des membres actuels du CNC. Ensuite, la composition actuelle du CNC, par rapport au besoin que le CNC a à remplir, me semble, je ne dirai pas dépassée, mais il y a un besoin réel d’étoffer le personnel, d’accroître les capacités humaines de manière à ce que les défis qui se posent à nous avec acuité puissent être relevés avec plus de bonheur.
Du point de vue de la presse, vous avez parlé de l’assainissement, mais il y a également la subvention. Cette aide en général accordée à la presse qui a été instituée, il n’y pas si longtemps. Il y a également la carte professionnelle de journaliste, la formation, l’amélioration de l’équipement et des méthodes de travail. Autant de chantiers et de priorités qui demandent quand même un effort de la part du CNC entant qu’instance de régulation. Et qui appelle les pouvoirs publics à un effort supplémentaire si en tout cas, on veut avoir une presse responsable, dynamique.
Et qui soit vraiment capable d’assumer véritablement son rôle. Je pense donc qu’il y a un besoin d’amélioration du fonctionnement, c’est vrai, mais il y a surtout nécessité de qualification de la presse. Et je pense que ce sont des tâches qui ne sont pas dissociables les unes des autres. C’est pourquoi d’ailleurs, je mesure pleinement l’ampleur de la tâche à accomplir.
M. le président, on raconte que votre nomination est une défiance à l’encontre du Premier ministre. Qu’est-ce que vous en dites ?
C’est une interprétation sur laquelle, comme vous devez l’imaginer, je ne vais pas me prononcer. Mais je suppose qu’en le disant, on fait allusion au fait que le Premier ministre étant dans un processus de décision, et moi entant que journaliste étant dans une fonction critique, nous n’avons pas toujours des rapports disons apaisés. Mais je pense que lorsque ceux qui détiennent un pouvoir, que ce soit économique ou politique, sont en collision, c’est ça qui me parait plus malsain et plus suspect que des relations basées sur une contradiction saine.
Et je pense aujourd’hui que ma nouvelle fonction change la nature de mes rapports avec les acteurs de l’Etat y compris le premier ministre. Mais je ne renie pas mes convictions, ni mon passé, je m’adapte à une situation qui, naturellement, appelle de ma part une autre vision, une autre démarche, un autre comportement. Je pense que c’est encore une interprétation tendancieuse.
Puisque là où je suis, je ne suis pas un obstacle ou un frein à l’action du gouvernement, puisque le CNC n’a pas de relation directe avec le gouvernement. C’est une institution au même titre que les autres, donc autonome. Aussi bien du point de vue du fonctionnement que de la marche du gouvernement. Je ne vois en aucun cas comment cette nomination peut être interprétée comme un acte de défiance à l’encontre du PM.
Dans la mesure où le Premier ministre et le CNC, dans leurs attributions et dans les pouvoirs qui sont les leurs, pratiquement, ont très peu de chances que leurs chemins se croisent.
Que dites-vous à ceux qui sont sceptiques encore quant à votre réussite à la tête du CNC ?
D’attendre de voir. Je ne voudrais pas donner de fausses assurances ou susciter un optimiste béat. Ce que je demande, lorsque quelqu’un est promu à un poste, c’est de l’observer et de lui accorder ce qu’on appelle le traditionnel état de grâce. Je crois qu’on ne tardera pas au bout de 100 jours au moins, à pouvoir faire un premier bilan critique ou même au regards de mes premiers pas, avoir une idée de là où je veux aller, de ce que je veux faire parce que, moi, je suis convaincu que lorsqu’on est un responsable, on est jugé au quotidien. Surtout par les actes qu’on pose et non les engagements qu’on prend.
Votre âge (35 ans) suscite également des commentaires. Car, il paraît qu’il faudrait avoir au moins 40 ans pour être président du CNC. Qu’en dites-vous ?
Je crois que c’est une mauvaise interprétation des textes. Je dirai qu’on confond la qualité de membre du CNC et celle du président du CNC. Si dans un cas, les critères et les conditions de désignation et de choix sont précisés par les textes de loi auxquels vous faites allusion, par contre, pour ce qui est de la nomination du président du CNC, je pense que cela est à la discrétion du Président de la République.
Ce qui veut dire qu’il lui appartient de nommer celui qu’il estime être le mieux indiqué pour assumer une telle charge. Par ailleurs, il n’est pas dit qu’il faut forcément un journaliste. De ce point de vue, il n’y a pas de contraintes réelles qui pèsent sur le Président de la République. De l’autre côté, je voudrais rappeler à l’attention de ceux qui se meuvent, qu’il y a eu un précédent, et cette fois-ci, s’agissant de la qualité de membre puisque M. Boubacar Yacine Diallo qui a eu l’honneur de présider le CNC, qui a été ministre de l’Information.
Un jour, très jeune, il a été promu comme membre du CNC. Et ironie du sort, il avait lui aussi, à peine 35 ans. Ensuite, à la faveur de la révision constitutionnelle que le pays a connu, si je ne me trompe, l’âge minimum requis pour faire acte de candidature à l’élection présidentielle est de 35 ans. Figurez-vous, si on peut être Président de la République à 35 ans, je pense qu’on peut, à un âge égal, présider aux destinées d’une institution comme le CNC qui est certes importante mais de moindre importance et de moindre gravité que la fonction présidentielle. Je pense que le débat sur mon âge est un faux débat puisque c’est un débat qui ne porte ni sur la valeur de l’homme, ni sur son parcours, encore moins sur ses aptitudes. Mais à la limite, c’est l’expression d’un sentiment, c’est parce qu’il y a un besoin d’informer objectivement l’opinion publique que je me prononce sur la question, sinon j’aurai préféré qu’on parle de mon programme, de mes idées. La vision que j’ai pour la presse durant mon mandat.
Que de parler de mon âge, de ma vie privée que j’estime certes importante, mais moins importante que les Guinéens qui, aujourd’hui, dans leur majorité ne se demandent pas qui est âgé ou qui ne l’est pas., Mais ils demandent sur celui qui peut faire l’affaire de l’institution.
Votre mot de la fin
Le dernier mot que je lance est un appel à tous les journalistes. Je crois que M. le Président de la République, en me nommant à ce poste, a sans doute estimé que le temps est venu plus que par le passé, de faire confiance à la jeunesse qui a montré son efficacité et son dynamisme à d’autres postes, à d’autres époques.
C’est vrai que c’est la première fois qu’une expérience comme la mienne est vécue, sans doute, ce qui suscite l’émotion. Mais j’espère que ce ne sera pas la dernière fois qu’un jeune sera appelé à des responsabilités importantes sinon plus importantes que celles du président du CNC. Et je crois que c’est le véritable sens philosophique, politique du renouveau que les Guinéens appellent de tous leurs vœux. Je pense et espère le début d’un processus qui pourrait garantir une relève sûre et crédible à notre jeunesse dans les prochaines années.
Je pense que la jeunesse a besoin dès maintenant d’être mieux préparée à assurer la relève, pour ne pas qu’au moment où elle sera appelée à le faire, elle ne soit pas apte à assurer cette relève. Je vous remercie.
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